Mémoire

Ce travail sur la mémoire a commencé avec Brundibár, opéra tchèque
 de Hans Krasa, symbole de la résistance à Terezin en Île de France puis en Alsace.
 Sur scène, un chœur d’enfants. Des enfants d’aujourd’hui incarnent 
la mémoire des enfants de Terezin.
Puis : Des petites choses dangereuses... spectacle musical pour voix, ondes Martenot, ondes Térémin, violoncelle, percussions et ordinateurs, en collaboration avec Kasper T.Toplitz et Pierre-Alain Chapuis, dans le 
cadre d’Ile-de-France Opéra et Ballet : des jeunes filles d’aujourd’hui transmettent ces Paroles de poilus terribles et bouleversantes, 
ces Lettres et carnets du front, souvent destinés à des mères, 
à des épouses, à des fiancées…


A ce moment là, on changeait de siècle et j’ai commencé à écrire mon Carnet d’une drôlesse.
Dans ce carnet, on trouve des souvenirs, des dessins, des recettes et des chansons ...

Cette quête de souvenirs, j’ai eu envie de l’élargir.
J’ai commencé à interroger mes parents, mes tantes, des voisins et 
puis d’autres personnes au hasard des rencontres. Jean et Jacqueline à Rennes:
 Jacqueline, (80 ans) était musicienne dans un orchestre de femmes. Elle faisait swinguer son violoncelle ou sa contrebasse aux
apéritifs concerts du café de la paix à Rennes, comme Jack Lemmon dans Some like it hot ! Jean (76 ans) travaillait aux chemins de fer comme 
chauffeur : Le chauffeur c’est celui qui jette le charbon dans le foyer. Celui qui conduit, c’est le mécanicien. C’était comme dans le film avec Gabin La Bête Humaine.

 

NUMÉRO ZÉRO de Jean Eustache :
Complicité, intimité, pudeur. 
Beaucoup de choses sont dites, beaucoup se devinent.

SEVILLANAS de Carlos Saura  Au début du film un groupe de femmes et d’hommes âgés de 60 à 80 ans se tiennent 
assis comme sur une photo de classe. Au premier rang une des dames chante et s’accompagne avec un instrument de percussion qui ressemble fort à un ustensile de cuisine du genre pilon. 
De temps à autres un homme sort de la « photo » et choisit une cavalière. Tous deux « attaquent» la Sévillane, puis retournent à leur place.
Pas de psychologie, pas de sensiblerie : simplement être soi avec son histoire son regard et son âge. Si ce groupe de villageois andalous 
danse la Sévillane, ce n’est pas un exploit, c’est normal, c’est leur 
quotidien, c’est leur vie.


 

KONTAKTHOF WITH LADIES AND GENTLEMEN OVER 65 
de Pina Bausch Danser, chanter, raconter. 
Là aussi pudeur mais être soi quand même. 
Et comme dans SEVILLANAS, on ne se fait pas croire qu’on est encore jeunes, on ne fait pas comme si, on fait avec ce que l’on est, on fait avec ses années.

2004 Mémoires de Malakoff : 
Du plus loin qu’il m’en souvienne…

Titre emprunté bien sûr à la chanson de Barbara

C’est avec la complicité du théâtre 71 que j’ai pu m’installer quelques temps dans la vie des Malakoffiots et des Malakoffiotes.
 J’ai rencontré une vingtaine de femmes et d’hommes et je leur ai 
demandé un Je me souviens dans l’esprit de celui de Perec et puis une chanson qui leur évoque un évènement important ou quotidien.
Au début il y a un peu de timidité : Oh vous savez moi je n’ai pas grand chose à raconter … mais elle laisse vite place au plaisir de raconter : l’école, le travail, les bals, les chansons, la marche à pieds, la bicyclette ou le linge lavé à la main... et puis la guerre, la libération, le vote des femmes...

Très vite le fil de la mémoire se déroule : Certains m’ont donné leurs souvenirs mais ne désiraient pas s’exprimer en public. 
Nous nous sommes donc retrouvés à dix ou douze, cinq fois environ dans
le foyer du théâtre.
Ils ne sont pas tous de la même génération. Certains se rappellent de 36, 
de la guerre d’Espagne, du Front Populaire… D’autres justement sont nés en 36. Pendant la guerre, ils avaient 4 ans, 10 ans ou 20 ans… Assis les uns à côté des autres, ils parlent et font surgir des images dignes des photos de Doineau ou d’Isis. Que de souvenirs drôles, cocasses, tendres et terribles. 
Eux qui pourtant n’avaient soi disant rien d’intéressant à dire !
Ils chantent Ramona, Ma blonde entends tu dans la ville, Bambino... 
dansent sur la voix de Catherine Sauvage, Léo Ferré ou Django… 

Ils ont 60, 70 ou 80 ans. Ils ont la nostalgie des soirs d’été quand 
chacun emmenait sa chaise et s’installait sous le bec de gaz pour
bavarder, ils ont la nostalgie de leur 20 ans. 
Ils regrettent les bals et surtout le kiosque à musique, celui qui était sur la place là juste devant le théâtre....


Ils regrettent les bals mais ne regrettent pas le passé car ils savent… 
Ils savent les conditions du travail, la semaine de 45 heures... IIs savent comme c’est difficile de faire en sorte que demain soit meilleur. 
Et les femmes...
Ils sont témoins et acteurs de l’ Histoire, de notre histoire et nous transmettent leur mémoire par souci de notre avenir.

 

Ce travail s'est finalisé par un spectacle donné au Théâtre 71 de Malakoff

 

Extraits
- Ce jour là nous avions coupé les blés. J’étais près de ma mère et nous parlions
avec le voisin quand un garçon a surgi au loin sur sa bicyclette. Il pédalait 
comme un fou. C’était Léandre le fils du voisin. Quand il est arrivé près de nous, 
on s’est rendu compte qu’il pleurait.« Papa, papa, tu es mobilisé … Ensuite je me souviens que le glas a sonné.
Tous chantent très doucement : « 
j’attendrai le jour et la nuit, j’attendrai toujours, ton retour. »
- 
Moi comme beaucoup de filles je suis allée à l’école chez Pigier. 
Je voulais faire de la photo ou dessiner mais chez moi ça c’était hors de question. 
Ca n’existait même pas !

 

- De toute façon les enfants ne décidaient rien. Mon amie Nicole était très brillante
à l’école. Malgré l’insistance de l’instituteur ses parents ne l’ont pas laissé faire 
d’études et ils l’ont mise à l’usine.
- Et oui, on passait le certif et on entrait dans la vie comme on dit.
- Je me souviens que mon père me hissait sur ses épaules et j’assistais ainsi à toutes les luttes ouvrières, aux manifestations, aux réunions électorales et à celles du parti.
- Je ne suis pas devenue communiste, je suis née communiste.
- Moi aussi mon père me portait sur ses épaules pour aller aux manifestations. Il m’emmenait aussi devant le mur des Fédérés au Père Lachaise pour rendre hommage aux Communards. Un jour, quelle émotion, on a vu Camélinat, 
le dernier communard vivant !
Tous chantent Le temps des Cerises

2005 Mémoires d'Ivry sur Seine : Le 1er mai 1945 il tombait de la neige

L’année suivante j’ai travaillé en étroite collaboration avec Michèle Rault et le bureau des archives à Ivry sur Seine sur le même principe qu'à Malakoff.
Mais on était en 2005 et 
tout a été centré sur la période de la guerre.

 

Ce travail s'est finalisé par un spectacle donné à l'auditorium Antonin Artaud à Ivry

 

Extraits
A chaque fois qu’on changeait de nom mon père me l’expliquait. Je vivais cela comme une question de vie ou de mort. Pendant toute la guerre je ne suis jamais allée à l’école pour ne rien laisser échapper. Pendant toute la guerre, je n’ai jamais quitté mes parents, mais la peur de mourir, la peur de les perdre, je l’ai eu tout le temps.

Je me souviens que Maman mettait des tracts dans mon sac. Dans la rue on 
regardait toujours derrière nous. Si quelqu’un était derrière nous depuis plus de 5 minutes, elle disait « arrête toi attache tes lacets ou bien assieds toi sur le banc, il y a quelqu'un qui nous suit ». Elle portait souvent des messages et moi j’allais avec elle, car avec une petite fille, c’était plus facile.

A partir du 8 mai 1945, une longue attente commença pour nous. Au fur et à mesure de la libération des camps, la radio diffusait chaque soir la liste des rescapés. Nous avions beau tendre l'oreille à travers les grésillements du poste, nous n'avons jamais entendu les noms de mes parents.